Comment gagner la confiance du spectateur ? Partie 1

Comment les magiciens trompent vos sens

Comment gagner la confiance du spectateur ? Partie 2

En 2004, la chaîne M6, par l’intermédiaire de Laurent Boyer, diffuse une émission exceptionnelle autour d’un personnage d’un nouveau genre : Gary Kurtz, mentaliste.
En 2004, la chaîne M6, par l’intermédiaire de Laurent Boyer, diffuse une émission exceptionnelle autour d’un personnage d’un nouveau genre : Gary Kurtz, mentaliste.
La population française ignore alors ce qu’est un mentaliste : un être capable de lire dans les pensées, de prédire l’avenir, de ressentir les gens, bref quelqu’un d’un peu à part, doté de pouvoirs surnaturels.
L’émission est rondement menée. Laurent Boyer récupère Gary Kurtz à l’aéroport. Là, le magicien (car il s’agit d’illusionnisme) lui remet une enveloppe contenant, selon lui, une prédiction pour plus tard. Le décor est posé, le personnage étrange : grand, fin, blond, avec un accent. Il y a un côté mystique dans cette émission.
Tout au long du documentaire, Gary Kurtz proposera différentes expériences plus troublantes les unes que les autres : lecture de pensée, coïncidences improbables. Il demandera à ce qu’on cache des clés. Grâce à ses capacité, il les retrouvera dans un pot de fleurs sous le regard épaté de Bruno Solo qui ne manquera pas de reprendre une célèbre phrase de Myr et Myroska, mentalistes des années 60 : « S’il n’y a pas de truc, c’est fort ; s’il y en a un, c’est encore plus fort ».
Car bien évidemment, il y a un truc. Gary Kurtz, bien connu des magiciens du monde entier pour son incroyable dextérité, est avant tout un illusionniste. Suite à cette émission, il a tourné un peu partout en France, en Europe, avec beaucoup de succès.
De tout temps, à toute époque, les magiciens utilisent les mêmes techniques pour convaincre le public de la réalité d’une illusion. Ces techniques, détournées, sont valables dans la vie de tous les jours, dans différents métiers.
Pour que l’alchimie se fasse, pour que le spectateur adhère aux propos pourtant souvent énormes, il faut une première étape : la mise en condition, qui s’appuie sur la perception que vous avez de l’autre et de son univers et de la cohérence qui en découle.
Imaginez un instant qu’une personne se présente à vous et prétend être voyante. Habillée de façon ordinaire, son débit est rapide, l’intonation est aiguë et elle gesticule beaucoup. Croiriez-vous en son prétendu pouvoir ? Sans doute que non.
Imaginez maintenant une autre personne prétendant aussi être voyante. Cette fois, elle est vêtue de noir. Elle parle peu, son regard est perçant. La voix est profonde. Y croiriez-vous cette fois ? Un peu plus sans doute !
La dimension même de personnage est importante. Que ce soit au théâtre, au cinéma ou dans la vie active, certains codes doivent être respectés. Un prêtre est habillé d’une soutane. Un commercial, qui doit communiquer un certain prestige, porte une cravate, une jolie montre, tout comme un homme d’affaires. Chaque corporation, au final, possède ses propres codes permettant d’être identifié : le mécanicien et son bleu de travail, le scientifique et sa blouse blanche, etc.
Évidemment, un personnage ne s’arrête pas à sa tenue vestimentaire. Il y a aussi la dimension comportementale. Le meilleur exemple est celui du comédien. Afin de jouer un rôle sur scène ou pour le cinéma, il doit apprendre à se comporter comme celui ou celle qu’il incarne. À penser comme lui. Bref, il doit se confondre avec son rôle. Cela implique une étude minutieuse du présent, mais aussi du passé de ce dernier, son environnement, son éducation, ses origines.
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Un témoignage poignant

Marion Cotillard, qui enchaîne les succès cinématographiques, doit sa réussite à son incroyable interprétation d’Edith Piaf dans « La Môme ». Et dans ce genre d’interprétation, il ne faut pas se tromper. La chanteuse représente un symbole, une légende et elle a ses fans. Comment dans ce cas convaincre le spectateur que, l’espace d’un film, Marion Cotillard est Edith Piaf ? Qu’il oublie qu’elle joue un rôle ? Il a fallu à l’actrice beaucoup de temps, de travail et d’observation. Et elle l’avoue bien volontiers : elle ne se contente pas de jouer Edith Piaf, elle l’incarne dans ses mots, ses gestes, ses traits, son comportement :
Bien sûr, j’ai beaucoup écouté les chansons de Piaf, beaucoup regardé de films de l’époque, beaucoup lu. Et j’ai rédigé une sorte de biographie, notamment à partir d’un livre qui reconstitue ses faits et gestes à la fin de sa vie, presque jour par jour. Il est évident que Piaf est la somme de tous les malheurs qui l’ont frappée, dont la perte de sa fille, Marcelle, en 1935. C’est un fait que tout le monde ne connaît pas, et que le film ne signale qu’à la fin, mais mon personnage s’en est nourri tout au long du récit, comme d’un secret qu’il était seul à posséder... L’idée était de chercher à ne rien contrôler : en contrôlant la moindre intonation, j’aurais eu peur d’enlever de la vie au personnage, et à moi du plaisir. Je savais qu’au début du tournage, je serais en haut d’une pente et qu’il faudrait que je me jette. Il s’agissait donc de reconnaître cette pente, si bien que je saurais ensuite comment me recevoir, et rebondir, à chaque instant de la chute.
J’ai demandé à ce qu’on engage un prof de chant : je voulais que le play-back soit parfait. Les chansons du film sont interprétées par Piaf elle-même ou par la chanteuse Jil Aigrot. Il y a des différences de style très marquées entre les époques, il y a un avant et un après Raymond Asso, le parolier qui lui a fait perdre un peu de la gouaille des débuts. J’ai appris les gestes, les respirations : le moindre battement de cil peut altérer l’interprétation. Mais ensuite, cette imitation, purement technique, procure une grande liberté : il faut que le jeu devienne un mécanisme pour que la vie puisse apparaître…
À la lecture du scénario, je savais qu’il me faudrait trouver une voix parlée. Utiliser ma propre voix aurait été incohérent par rapport à la voix chantée. J’ai reculé le moment d’y penser, et puis j’ai eu l’idée de parler toutes les chansons. Comme si je récitais un texte. Au deuxième jour du tournage, j’ai entendu cette voix sortir de moi, qui n’était pas la mienne ! Quel choc ! C’était plus qu’une voix, d’ailleurs : j’ai senti dans mon corps la façon de marcher de Piaf. C’est presque mystique : à partir du moment où je l’avais vue, Piaf ne m’a presque plus lâchée. Ce n’est pas une histoire de possession, plutôt le sentiment d’être habitée.
Il y a quatre Piaf, à quatre moments de sa vie. La jeunesse, à ses débuts ; son séjour à New York, à l’apogée de sa gloire, où elle a vécu son histoire d’amour avec Marcel Cerdan ; l’année 1959, avec les séquelles de l’accident de voiture et le défi de remonter sur scène alors que sa santé décline ; et l’agonie, en 1963. Les essais de maquillage ont été un cauchemar : plusieurs maquilleurs se sont cassé les dents, ce qui n’était pas rassurant, d’autant que certains rejetaient la responsabilité de leur échec sur moi ! La taille, elle, ne pouvait pas être un obstacle : il y a toujours moyen de tricher, et parfois la tricherie est amusante. La mode de l’époque m’obligeait à porter des talons, ce qui fait que j’étais plus grande que Jean-Pierre Martins, qui joue Cerdan et mesure 1,74 mètre ! Alors tous les hommes du film sont sur talonnettes, pour les grandir. Et moi j’ai trouvé des subterfuges de position, sans être trop voûtée pour jouer Piaf jeune...
Pour jouer Piaf plus âgée et vieillir ma voix, j’ai demandé à arriver plus tôt sur le plateau. Je chantais à tue-tête trois chansons : L’Accordéoniste, Padam et Mon Dieu. Trois chansons compliquées, que Piaf retirait de son tour de chant quand elle était fatiguée. Il fallait dépasser toute honte, laisser l’équipe m’entendre beugler pour faire descendre ma voix, la rendre plus grave.
J’avais peur de la fin. Il y a un film qui montre Piaf, à Grasse, quelques jours avant sa mort, mais je n’ai pas voulu le voir. Comment jouer l’agonie, le délire d’une femme de 47 ans au corps déglingué ? J’ai passé la journée dans le lit où le personnage va mourir. C’était toujours limite. Quand elle crie : « Mon petit Marcel ! », il suffit d’en faire juste un peu trop pour avoir l’air conne.
Marion Cotillard dans
Marion Cotillard dans" La Môme"
Dès lors que vous voulez convaincre, vous devez habiter votre rôle, l’étudier. Et si l’habit ne fait pas le moine, il y contribue. Plus qu’un personnage, c’est bien de personnalité dont il s’agit ici. Jouer un rôle ne peut pas se faire à la légère. Vous devez aussi et surtout être cohérent pour éliminer le moindre doute.
Comment travailler sur cette cohérence ? Relisez le témoignage de Marion Cotillard : pour coller au plus près au rôle d’Edith Piaf, elle a dû puiser dans les origines, l’histoire de la chanteuse. Vous serez cohérent dès lors que vous aurez su vous imprégner des détails du rôle que vous voulez endosser.
Le magicien, pour renforcer l’image que vous avez de lui, joue ensuite sur différents aspects cognitifs pour les manipuler. Et en tout premier lieu : votre perception.

Vos réactions (2)

Pas mal du tout cet article !

par Hermina . , il y a 2 mois

Il me donne envie d'aller voir " La Môme ! "

par Hermina . , il y a 2 mois

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